Il était une fois la jungle des distros Linux (et comment elles ont appris à partager)
Les distributions Linux orientées jeu se multiplient… et, contre toute attente, se mettent à mutualiser leur travail. Un conte moderne qui prend le contre-pied de trente ans de clichés.
Il était une fois, dans une forêt immense, des centaines de petits villages. Chacun avait son chef, ses coutumes, sa façon bien à lui de construire des maisons. Et chacun, bien sûr, refaisait tous les jours le même travail que le village d'à côté : creuser son propre puits, tailler sa propre route, réinventer sa propre roue.
Les voyageurs qui traversaient la forêt soupiraient : « Ce pays serait merveilleux, s'il n'était pas si… fragmenté. »
Ce pays, tu l'as reconnu : c'est Linux. Et ce soupir, on l'entend depuis trente ans. Sur le papier, il n'a même jamais été aussi justifié : il y a plus de distributions orientées jeu aujourd'hui qu'il y a cinq ans, de Bazzite à Nobara.
Sauf que ce conte a une fin inattendue. Pour une fois, plus de villages ne veut pas dire plus de travail fait en double.
Le jour où les villages ont adopté les mêmes plans
Les distributions nées dans le sillage des consoles portables Linux partagent une même architecture. Le système est livré comme une image complète, mise à jour d'un seul bloc, et les applications vivent isolées par-dessus.
La conséquence est plus politique que technique. Quand le système est une image reproductible, créer sa propre variante, ce n'est plus faire sécession et tout reconstruire. C'est suivre une recette différente avec les mêmes ingrédients.
Résultat : fonder un nouveau village coûte beaucoup moins cher, et renvoyer ses améliorations aux projets d'origine aussi. On se retrouve avec plein de distributions qui partagent les mêmes fondations, au lieu de quelques-unes qui creusent chacune leur puits dans leur coin.
Les trois chantiers qu'aucun village ne peut mener seul
Certains travaux dépassent les forces d'un seul village. Et ce sont justement les trois qui comptent le plus sur une machine de jeu :
- les pilotes graphiques, qu'il faut suivre en permanence ;
- la gestion de l'alimentation sur les machines portables, un travail d'intégration aussi ingrat qu'indispensable ;
- la compatibilité des manettes, un puits sans fond de cas particuliers.
Aucune petite équipe ne tient ça sur la durée. Alors les villages ont fait ce que font les villages intelligents : ils se sont réunis. Des structures de collaboration sont apparues, comme l'Open Gaming Collective, qui ressemblent moins à des fondations classiques qu'à un conseil des villages où l'on se répartit les corvées.
L'ombre au tableau
Tous les contes ont leur part d'ombre. Celle-ci s'appelle le financement.
Ces projets reposent sur une poignée de personnes, souvent une seule vraiment identifiable, et parfois sur des dons. C'est fragile, et ça ne se voit pas tant que la personne en question va bien. Qui paie ? Et que se passe-t-il le jour où le gardien du puits décide de partir ? Personne n'a encore de réponse satisfaisante.
La morale de l'histoire
Pendant trente ans, on nous a expliqué que la fragmentation était la maladie de Linux. Elle est en train de devenir sa façon de s'organiser, à une condition : que les fondations soient communes et que fonder un nouveau village ne coûte presque rien.
Ce n'est pas spectaculaire. Il n'y a ni dragon ni princesse. Juste des villages qui ont appris à partager leur puits. Et ils vécurent, sinon heureux, du moins beaucoup moins fatigués.